Le cyborg spirituel: Vers un posthumanisme
transpersonnel
Erik Davis
Traduit de l’anglais par Alexandre Girardeau
Comme s’il reflétait les grandes contradictions et l’ambiguïté même de la condition
qu’il décrit, le posthumain s’offre à nous sans définition précise, sans ligne de démarcation.
Dire cela est devenu tellement récurrent lors des discussions sur le posthumain et son
cousin le posthumanisme que je parie qu’en commençant de la sorte je déclenche déjà chez
le lecteur un léger élan de déception, si ce n’est de fatigue. Pourtant, cette prédiction a le
mérite d’indiquer à quel point le posthumain n’est pas seulement un terme contesté mais
bien une contestation en lui-même –un agôn en essence, au cas où nous serions disposés à
parler d’essences. Les débats sur le posthumain commencent souvent par de longues
discussions sur les agendas et les positions parfois contradictoires que tiennent ceux qui
s’intéressent à la question. Ainsi, les théoriciens critiques s’opposent aux éthiciens
médicaux, les pro-cyborgs aux petits-bourgeois conservateurs, les philosophes aux
critiques de science-fiction et même les ‘bons’ posthumanistes aux ‘mauvais’.
Cette contestation fondamentale est à la fois séduisante et frustrante. D’un côté,
l’attractivité du terme posthumain –avec son air de paradigme à la mode, d’ampleur globale
et cyberpunk cool– rend compte qu’à travers les vingt dernières années, une large variété
d’acteurs –certains à peine capable d’employer les bons termes pour s’exprimer ou d’autres
complètements ignorants– ont tenté de lui coller une étiquette et de définir l’espace
métamorphosique qui l’entoure. D’un autre, les craquelures qui parcourent sa figure
rendent son discours et sa terminologie non seulement nébuleuse, tendencieuse et
contradictoire, mais aussi défaite d’utilité, si ce n’est de sens. Le posthumain est-il
définitivement antihumaniste ou bien, au contraire, amplifie-t-il les idéaux humanistes?
Quelle est la relation entre posthumain et posthumanisme? À l’image du postmoderne, le
1
posthumain est-il un terme essentiellement caractéristique d’un art en mutation, un mot à
la mode, une image de marque, une tendance? Les modifications qui perturbent l’Homo
Sapiens aujourd’hui sont-elles suffisamment drastiques ou apocalyptiques pour justifier
ce préfixe de titane, avec son air science-fictionnesque, estrange et fantastique? Et que faiton des transhumanistes et de leur vision –préfixe– rivale? On pourrait dire, comme le fait
Manuel DeLanda, que l’idée de posthumain est tout simplement stupide.
D’un autre côté, l’ambigüité même du posthumain reflète, à la manière de certaines œuvres
autoréférentielles de Escher, une des caractéristiques centrale du tournant ou de la rupture
qu’elle tente de nommer, qui est celle de l’éclatement de la cohérence axiomatique du sujet
humain ou humaniste –qui ne sont pas les même créatures bien sûr, mais assez proches
pour le moment pour que je me permette ce glissement–. Confronté aux extraordinaires
avancées biologiques, technologiques et sociopolitiques, l’humain ne peut plus clairement
définir ou être défini selon ses propres limites, essence, capacités, selon un code
fondamental. Nous devons maintenant penser et faire face à ces fictions captivantes que
nous appelons des ‘choix’ dans un environnement hautement dynamique et hétérogène qui
ébranle les définitions essentielles sans pour autant leur donner un nouvel ordre d’esprit,
un but, ou une identité. Les divergences au sein du concept de posthumain sont
l’expression fructueuse de déchirements tectoniques et de collisions entre et au sein d’un
nous contesté –divergences de fins et de moyens qui se prolongent dans l’axiomatique
fondamentale, de plus en plus technologique, des systèmes de code et protocoles de
contrôle qui structurent les conceptions et les expériences de l’humain. Pour Andy Miah,
« Le posthumanisme est l’indicateur d’une lutte de perspectives, peut-être analogue à celle
de la lutte de l’effusion de l’humanité face à ses contraintes biologiques. » En d’autres mots,
cette lutte à travers les disciplines et à travers les mondes, possède la caractéristique
positive de nous conduire vers un évènement complexe et massif de redéfinition de
l’humain qui motive nos préoccupations fondamentales : quelles sortes de créatures
sommes-nous maintenant, quelles créatures allons-nous devenir et comment allons-nous
parler de, donner un cadre et même pratiquer ce devenir quand le nous en question
frissonne et disparait?
2
De telles questions ne sont pas juste de l’ordre de la polémique; elles sont ce qui provoque
le devenir même. Qu’il se base sur des pratiques technologiques ou sociales, ou sur des
préoccupations théoriques, le posthumain est une construction active plutôt qu’une
simple description d’un état. En discutant du sens d’un terme partagé puisque divergent,
les avocats du discours posthumain affirment la possibilité d’un langage partagé ou au
moins inter-opératif qui traverse les registres philosophiques, culturels et technologiques,
aussi bien que les domaines contrastés de la culture populaire et l’académie, la science et
les -désormais plus- sciences humaines. Dans le fond, le posthumain est fondamentalement
dans l’émergence plutôt que réductionniste; toute participation à son discours est, dans
un certain sens, participation à l’émergence, en ce qu’il remodèle les cartes virtuelles qui
organisent et déterminent le (post)humain et toute une gamme d’affects, de perceptions,
et de mondes possibles.
Une des contradictions les plus frappantes dans le posthumain apparait entre les
théoriciens critiques et littéraires que Miah décrit comme des ‘posthumanistes culturels’
d’un côté, et de l’autre, les transhumanistes, qui possèdent leur propre conception du
posthumain. Les posthumains culturels héritent de la philosophie continentale, du poststructuralisme, du post-colonialisme et d’autres traditions critiques, parfois jusqu’au
nihilisme ou jusqu’à un humanisme occidental, incluant ses nombreux préjugés. Partisans
exubérants d’une augmentation de l’humain par tous les moyens possibles,
les
transhumanistes sont fascinés par la biologie, la psychologie et par le potentiel de la
technologie à transformer, à divers degrés, le monde social –implants numériques,
nanotechnologie, neuropharmacologie, robots,
intelligence artificielle, etc– et
construisent des cadres à la fois culturels et philosophiques pour célébrer l’augmentation
du corps et de l’esprit humain.
Je ne vais pas tenter ici de me prononcer pour l’un des rivaux du posthumanisme, mais de
les mettre en discussion, comme pour faire apparaitre des points d’intersection parmi une
quantité certaine de différences et de conflits d’intérêts. En particulier, j’aimerai
m’intéresser aux préfixes post et trans, à cette discorde de préfixes, aux discours croisés et
aux pratiques qui y sont associées. En dessinant un nuage de mots-clés à partir de ces deux
termes, je ne cherche pas seulement à suggérer certaines des dynamiques culturelles à
3
l’œuvre au sein des rivaux des ‘après humanismes’, mais à ajouter, à mon grand regret, et
comme si c’était vraiment nécessaire, un autre terme: ce que j’appelle le ‘posthumanisme
transpersonnel’ qui pourrait aussi s’appeler le mouvement du potentiel humain.
Premièrement, attardons-nous un peu sur ce ‘post’. Un préfixe qui, paradoxalement, parle
pour ce qui suit. Le ‘post’ dans les termes posthumain et posthumanisme implique, si rien
d’autre, une sorte de confort inné et inquiétant, hérité du post-structuralisme, du postcolonialisme, et du règne sur le déclin de la condition postmoderne. Marqueur d’une
futurité sans développement ou sans trop d’enthousiasme comme dans postmortem ou
posthumous, le préfixe post annonce une érosion parasitaire du substantif qui va le
renverser sans lui offrir la prétention d’une nouvelle fondation, essence, ou terme. Comme
le post de postmoderne, le post de posthumain peut indiquer, chez certains auteurs en tout
cas, un espace d’anomie et de fatigue, une éclipse nihiliste sans issue. Pour paraphraser
Yeats, c’est comme si nous étions devenus posthumains seulement pour nous trouver
nous-même toujours plus près de l’humain mourant. D’un autre côté, et paradoxalement,
la temporalité définitive et disjonctive du préfixe post indique –ce qui défie peu à peu les
façons de penser des historicistes traditionnels sur la question du changement– une
rupture décisive, un bouleversement, qui fait de la place pour l’avènement et la célébration
de ce qui n’est plus exactement humain.
Bien sûr, le posthumain est lui-même déjà fait de deux termes, qui s’écartent l’un de l’autre
pour des registres discursifs différents. Selon Hayles et Pepperell, le posthumain est un
produit du changement technologique et biotechnologique qui altère fondamentalement
son sujet; comme la notion de cyborg de Donna Haraway, créature liminale qui brouille et
défie les vieilles notions de l’identité humaine tout en prenant forme chimériquement par
le biais de n’importe quel réseau de forces biotechnologiques émergentes, fantaisies et
protocoles de contrôle. En même temps, comme Cary Wolfe et Donna Haraway ont, à un
certain degré, une certaine peine à le formuler, le posthumanisme engendre de façon
cruciale un agenda bien particulier, qui à un certain degré supporte l’imaginaire
technologique et se concentre directement à combattre l’idéologie de l’humanisme,
particulièrement en regard des engagements éthiques et conceptuels envers les créatures
non humaines et les créatures humaines avec qui nous partageons cette planète. Une
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manière simple, du moins je l’espère, de montrer la différence entre un posthumaniste et
un posthumain est d’imaginer une rapide mise en scène pour un sketch improbable: un
posthumaniste entre dans un bar. Cet homme pourrait avoir toute sorte d’apparence –un
professeur de littérature anglaise en vêtements de sport, un scientifique environnemental,
même un hippie vegan et débraillé. Puis un posthumain entre dans le bar et une différente
situation se produit, comme on l’imagine, une tout autre sorte d’être –un cyborg avec des
appendices bioniques, un répliquant avec des implants Gigeresque ou avec une peau
scintillante aux couleurs fluos.
Ceci dit, bien que les théoriciens utilisent le posthumaniste et le posthumain de façons
différentes, le préfixe entretient néanmoins l’idée du propre d’une relation hautement
critique à l’humanisme et à une définition de l’être humain qui, malgré ses propres
complexités et transformations à travers le temps, demeure raisonnablement claire et
distincte: un fabricant auto fabriqué de la Renaissance Florentine dont le cheminement, à
travers l’allure seigneuriale, l’agencement rationnel, le contrôle instrumental sur un monde
extérieur d’objets et de créatures non humaines désenchantées hérité du siècle des
Lumières, le capitalisme global, la démocratie et le développement technoscientifique, a
produit le sujet libéral moderne tel qu’on le connait aujourd’hui. En post-datant cette
entité, un décentrement est à la fois annoncé et performé; dans les mots de Cary Wolfe, « le
décentrement de l’humain par son imbrication dans des réseaux techniques, médicaux,
informatiques et économiques, rend impossible d’ignorer un développement historique
qui arrive après les répressions culturelles, les protocoles et escapades philosophiques, et
qui pointe vers la nécessité d’un nouveau mode de penser, l’humanisme comme un
phénomène historique spécifique. »1
Comme mentionné plus haut, les transhumanistes possèdent leur propre manière
d’imaginer ou plutôt de périodiciser le posthumain. J’ai rencontré ce terme au gré d’une
lecture extropienne écrite par Max More au début des années 1990. Comme d’autres
transhumanistes, More recherche à articuler une théorie ou tout du moins une éthique de
l’augmentation radicale de l’humain à travers un futurisme philosophique qui s’inspire de
1
Wolfe, C, (2009), What is Posthumanism, Minneapolis: U. of Minnesota Press, xv.
5
l’utilitarisme hédoniste et de la pensée objectiviste et libertaire en passant par
l’omniprésence du spectre de Nietzsche. Pour More, comme pour d’autres
transhumanistes, le posthumain réside dans le ‘pas-encore’. De la même manière que le
ubermensch de Nietzsche était capable de transvaluer les normes occidentales au nom du
nihilisme, ce qui inévitablement faisait de l’ombre aux Lumières, le transhumaniste
posthumain a encore à arriver, et, dans le fond, arrivera seulement aux côtés d’une sorte de
créature, la Singularité : un trou noir dans l’embranchement, une apothéose
biotechnologique qui signifie, pour les transhumains, une rupture transcendantale de la
condition humaine.
Ce dont il est question ici, c’est du transhumain. Le terme transhumain caractérise la
pratique transitionnelle de la transformation de l’humain que les transhumanistes
embrassent par le biais d’une myriade de protocoles et d’expériences actuelles et
conceptuelles, technologiques, pharmacologiques, et biologiques. Si le côté obscur du post
signifie une sorte de critique réflexive ou d’anxiété parasitaire, le trans offre, au contraire,
un bouquet exubérant de connotations plus agréables : transition, transformation,
transvaluation, transcendance. On peut remonter jusqu’à Dante pour trouver l’origine de
transumanare, cependant le biologiste Julian Huxley semble être le premier à utiliser le
terme dans son sens contemporain, qu’il définit en 1957 comme « l’homme reste un homme,
mais qui se transcende lui-même en réalisant les nouvelles possibilités de et pour sa nature
humaine. »2 Une espèce de transhumanisme plus précis subculturellement a été articulé
ces dix dernières années par FM-2030, né FM Esfandiary, un futuriste qui, selon l’internet,
commença en 1966 à identifier des caractéristiques culturelles communes comme
transhumaines. Celles-ci incluaient des augmentations physiques et mentales, des
prothèses, de la chirurgie reconstructive, un riche et inventif usage des
télécommunications, une perspective globale et métropolitaine et l’absence de croyances
religieuses et de valeurs familiales traditionnelles. Dans tout cela, il voyait ce qu’il décrit
plus tard dans la collection Woman, Year 2000 (1972), comme « la première manifestation de
nouveaux êtres évolutionnaires. »
2
Huxley, J, (1957), Transhumanism, in New Bottles for New Wine: Essays, London: Chatto &
Windus, 17.
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Au milieu de cette transvaluation hédoniste de valeurs, nous pouvons aussi voir que celles
qui n’ont pas été transvaluées sont celles associées au sujet humaniste, spécialement dans
son –et j’insiste sur le ‘son’– statut d’opérateur technoscientifique. En nommant ce qu’il
appelle transhumanisme ‘l’intensification de l’humanisme’, Wolfe cite Hayles qui cite
Hans Moravec, imaginant ce qu’il restera peut-être de l’obscène signature du
transhumanisme. « Quand Moravec prédit que ‘vous’ choisirez de vous télécharger dans
un ordinateur, obtenant ainsi par le biais de la maitrise technologique l’ultime privilège de
l’immortalité, il n’abandonne pas le sujet libéral autonome mais agrandit sa prérogative
dans le royaume du posthumain. »3 En deux mots, les transhumanistes maintiennent un
modèle remarquablement simpliste de l’agencement. En réifiant les concepts humanistes
de base tels que la rationnalité, la décision et le contrôle instrumental, les transhumanistes
amplifient ce que certains voient comme la tragédie historique de la domination
occidentale –une tragédie qui nous apparait à nous, consommateurs contemporains,
comme une farce face au buzz, à la proliférations d’options, d’add-ons, et de choix
personnalisables qui rendent chacune de nos décisions prise dans une longue opérations
de choix qui impliquent l’étrange paradoxe de valider une préférence tout en sachant que
l’on n’a pas de contrôle sur la condition même du choix.
Toutefois, il est important de signaler que l’intensification transhumaniste de l’humanisme
dérive, non pas simplement d’une idéologie de domination humaine ou de naïveté à propos
de l’agencement, mais d’une constellation affective de confidence, d’optimisme et de
plaisir. Il convient ici de rappeler l’impératif hédoniste qui inspire un grand nombre de
transhumanistes, en particulier parce qu’il nous remémore un point commun entre
l’exubérance transhumaine et la question des identités marginales qui motive de
nombreux critiques du transhumanisme: l’affirmation de la conjonction transgressive des
désirs et expressions non normatifs des corps et des esprits. Plusieurs d’entre nous
réagissent avec une répulsion compréhensible à la possibilité de télécharger quelque
simulacre de notre conscience dans un ordinateur; je crois personnellement que je
préférerais la mort. La vision de Moravec, et une myriade de spéculations posthumaines
3
Hayles, K, (1999), How We Became Posthuman: Virtual Bodies in Cybernetics, Literature, and
Informatics, Chicago: U. of Chicago Press, 287.
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connexes, défient avec force les cadres esthétiques, psychologiques et moraux que
constituent le bouclier affectif de l’humanisme. Provocant des murs d’opinions, les
transhumanistes se retrouvent eux-mêmes les alliés improbables d’une variété d’avantgardes, et, par extension, de nombreuses théories culturelles et de théoriciens qui héritent
d’intensités transgressives, de déterritorialisations expérimentales, de critiques antitraditionnalistes.
En d’autres mots, les transhumanistes partagent avec les posthumanistes culturels une
grande méfiance envers les concepts normalisants de la nature, l’organique, la santé, et
enfin l’humain. C’est particulièrement vrai lorsque de tels concepts sont appliqués pour
gêner la formation d’expressions et d’identités expérimentales novatrices –les
transhumanistes sont libertaires après tout. Il y a, en ce sens, un air partagé de révolte
contre les normes qui policent les expressions possibles de désirs non normatifs, ce que je
ne peux qu’appeler –préfigurant le prochain point de cet essai– le potentiel humain.
Comme plusieurs critiques posthumains, les transhumanistes n’interrogent pas
activement les régimes affectifs et psychologiques qui nous déterminent simplement pour
profiter d’un effet transgressif, mais plutôt pour éluder le piège de la définition actuelle de
l’humain par un mouvement à travers l’–apparemment– abject, l’inimaginable, le
monstrueux. Ici nous devons nous rappeler que la figure dérangeante du cyborg d’Haraway
s’est développée dans un contexte de féminisme qui poussait à bout les politiques de
l’identité en questionnant de nouvelles normes de genre. Dans certaines interviews,
Haraway a souligné sa forte divergence avec le transhumanisme, avec sa rhétorique
d’évasion de la matérialité et des contraintes de la responsabilité sociale. Mais son point,
j’en ai peur, reflète aussi une inconfortable similitude. Miah clarifie cette relation en
montrant que les posthumanistes culturels « apparaissent unifiés autour de leur intérêt
pour fournir une voix pour les communautés marginales» pendant que les transhumanistes
tentent une approche similaire pour « les communautés non existantes qui sont supposées
être marginales –tel que le génétiquement modifié ou l’humain transgénique. » Et c’est
l’identité grandissante de ces deux communautés, l’une dans l’ici et maintenant et l’autre
dans le presque ici et maintenant qui crée un terrain fertile pour les cyborgs. Il suffit
d’appliquer un peu d’imagination spéculative à la question des modifications extrêmes du
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corps par exemple, ou de la trans biotechnologie des humains transgenres, pour entrevoir
cette zone, ce terrain fertile.
La raison pour laquelle je convoque de tels devenirs transgressifs et non normatifs est que
je tiens à souligner combien de posthumanistes critiques ou culturels adoptent une sorte
de politique de l’imaginal proactif que Miah appelle une « position visionnaire ». Comme
avec le H+ du transhumanisme, le posthumain dans le posthumanisme culturel est, au
moins lorsqu’il échappe au nihilisme, une créature visionnaire (d’aspiration?) –une espèce
de désir spéculatif, si vous voulez. Comme l’écrit Hayles, « le posthumain évoque la
perspective hilarante de faire à partir de vieilles boites de nouvelles façons de penser à
propos de ce que ça signifie d’être humain. » L’humain possible qui apparait dans les divers
textes de Haraway, Hayles, Wolfe, et Pepperell est lui-même une perspective de
développement, non seulement dans le penser mais aussi dans le devenir matériel et
psychosocial. Voici quelques transformations possibles qu’entrevoit Hayles : « l’émergence
remplace la téléologie; l’épistémologie réflexive remplace l’objectivisme; la cognition
distribuée remplace la volonté autonome; l’incarnation remplace le corps vu comme un
système de support pour l’esprit; et un partenariat dynamique entre les humains et les
machines intelligentes remplace le manifeste du sujet libéral humaniste pour dominer et
contrôler la nature. »
Hayles poursuit rapidement en notant que ce sont là des possibilités, non pas des réalités
–en d’autres mots ce sont des potentialités. Mais c’est ce qui est important. Si nous n’allons
pas nous soumettre bêtement à l’antihumanisme nihiliste sous le coup du posthumain,
nous allons continuer de parler de développement, de transformation, à propos des
potentiels de l’humain. Pour n’importe qui qui a souffert de la décade du moi, ou dont la
quête d’une conduite de soi a mené à une large culture du narcissisme et de l’évasion, cette
phrase est lourde de sens et le ricochet est ici intentionnel, puisqu’il introduit mon propos
central. Car dans la même décade turbulente que Foucault mimait l’éclipse de l’homme
dans The Order of Things et que le futur FM 2030 prophétisait la subculture transhumaniste,
le mouvement du potentiel humain prenait forme par le biais d’un autre trans : la
psychologie transhumaine, ou transpersonnelle d’Abraham Maslow.
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Mon argument de base est plutôt modeste. C’est simplement que les discours, pratiques
expérimentales, discours visionnaires de la psychologie transpersonnelle et du mouvement
du potentiel humain non seulement jouent un rôle historique dans le discours du
posthumanisme, mais possèdent des perspectives psychologiques et des pratiques qui
pourraient clarifier et nous permettre d’avancer au cœur de préoccupations telles que
comment penser, engager et narrer la condition posthumaine. Bien cadrée –puisque dans
le fond le langage du potentiel humain souvent cache autant qu’il ne révèle –elle pourrait
être vue comme un pont entre le post des posthumanistes culturels– avec leur critique
résolue de l’agencement humaniste et leur sensitivité aux cadres environnementaux de
pouvoir, écologique, linguistique, technologique –et le trans des transhumanistes– avec
leur optimiste et dynamique embrassade de ce qu’Aldous Huxley appelait, se faisant l’écho
de son frère Julian, ‘les potentialités humaines’. Le sweet spot du diagramme de Venn est ce
que j’appelle posthumanisme transpersonnel, un posthumanisme qui admet le
systématique décentrement de l’homme pendant qu’il dessine une des sources des
connaissances cognitives et de transformations incarnées rendues disponibles par le biais
des méthodes et des modèles de la psychologie transpersonnelle. Il y a des mises en garde
ici, bien sûr. Comme avec le transhumanisme, l’optimisme pragmatique de la psychologie
transpersonnelle témoigne sans doute d’un trop plein de confiance dans les dynamiques
de transformation et d’un trop peu de critique des conditions sociales, psychobiologiques
et systémiques qui à la fois contraignent et permettent un tel changement. Dans un même
temps, la notion et la pratique du soi qui fait son chemin à travers le mouvement du
potentiel humain reflète, quoique dans des termes quelque peu différents, le soi réflexif et
même la qualité auto déconstructive de nombreux posthumanistes culturels, sans parler
d’un intérêt commun à surmonter les problèmes politiques, sociaux et écologiques
fondamentaux enracinés dans l’épistémologie occidentale et les vieilles façons de célébrer
l’ascension de l’homme.
Le noyau dur du système de Maslow est sa fameuse pyramide des besoins, une pyramide à
sept étages dont la base est les besoins physiologiques et surmontée, tout du moins dans
sa formulation initiale, avec les besoins liés à « l’actualisation de soi ». En s’intéressant à
des individus exceptionnels, hautement performants –à l’image de ceux qui sont
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maintenant devenus le desiratum de l’industrie du développement personnel– Maslow en
est venu à associer l’actualisation du soi avec le pouvoir, la productivité, la responsabilité,
et l’authenticité –toutes des valeurs humanistes fondamentales. Maslow était aussi
intéressé par la phénoménologie subjective de l’actualisation du soi, et particulièrement
par ces états de conscience extraordinaires –tantôt décrits comme des épiphanies
péculières, connaissances spirituelles, ou ecstasies joyeuses– qu’il a fini par appeler peak
experiences. L’intérêt de Maslow dans les dimensions vitalisantes et expansives de ces états
apparait en contraste extrême à la pathologisation de ces états dans ce qu’il appelait un
freudianisme de première force ou leur rejet dans un behaviorisme de seconde force. La
troisième force de Maslow en vint à être connue en tant que psychologie humanistique,
mais il était troublé par le terme. En 1970, dans l’avant-propos de The Third Force de F.Goble,
il écrit :
« Je ne sais pas si ce nom (humanistique) durera ou pas. Il est maintenant régit par
ses propres dynamiques internes, qui génèrent déjà une psychologie et une
philosophie de la personne transcendantale (transpersonnelle) et de la
transcendance de l’humanité (transhumain). »
Mais quelles sont les ‘propres dynamiques internes’ dont parle Maslow? Comme il étudiait
les peak experiences et leur relation aux sources de changement dans la motivation et
l’identité qui, de nombreuses façons, définissent le développement psychologique, il était
arrivé à croire que, une fois satisfait, l’étape ultime d’actualisation de soi se retournerait et
ferait émerger un devenir transpersonnel au sein duquel l’identification avec l’individu, et
ultimement l’espèce elle-même, serait dissoute. Bien que le langage diffère, le monde et le
sujet, ouverts à ces devenirs, semblent renvoyer aux nombreux tournants décrits par
Hayles et d’autres posthumanistes: échapper à la volonté autonome et aller vers une
conscience ‘écologique’ distribuée et une concrétisation dynamique. Avec un tel tournant,
la psychologie humanistique est assujettie au trans, voire même déconstruite par lui. Dans
la préface de la seconde édition de son texte Toward a Psychology of Being (1968), Maslow
décrit la psychologie de la quatrième force en devenir comme « transpersonnelle,
transhumaine, centrée sur le cosmos plutôt que sur les besoins et intérêts humains, qui va
au-delà l’humanité, l’identité, l’actualisation du soi, etc. »4 La transcendance implicite au
4
Maslow, A, (1968), Toward a Psychology of Being, Princeton: N.J., Van Nostrand, iii-iv.
11
trans de Maslow n’était pas une évasion vers un enchantement désincarné au détriment de
nos responsabilités envers la terre ou envers nos propres désirs, mais plutôt un mode
intégré d’établissement de la conscience au-delà de l’identification à un agent humain.
Formulant cette nouvelle discipline, Maslow cherchait à décrire l’étude des états de
conscience ‘transhumanistiques’. C’est après en avoir discuté avec Stanislav Grof –
psychologue reconnu, checheur pionnier à étudier le LSD, et cartographe d’influence des
peak experiences dans la psychologie occidentale– que le nom fut remplacé par le terme moins
aliénant et paradoxalement plus personnel ‘transpersonnel’.
Le champ résultant de la psychologie transpersonnelle est très peu unifié, ni ne possède ce
que j’appellerai un biais transhumaniste ou posthumaniste. Il y a tout un monde, par
exemple, entre l’approche de Grof –profondément redevante à Jung et enracinée aux
traumas de la naissance, aux expériences visionnaires (et psychédéliques), aux psychoses
et à l’anxiété de la mort– et l’échelle des états et des étapes organisée hiérarchiquement et
de façon bien plus systématique de Ken Wilber. D’une perspective historique
anthropologique, nous ne pouvons même pas rester dans le domaine de la théorie. Le large
mouvement du potentiel humain, qui était en partie inspiré par la psychologie
transpersonnelle, a souvent excédé ses concepts fondamentaux en se faisant l’hôte de
pratiques parfois intenses et radicales : façons de soigner et techniques corps-esprit lors
de groupes de rencontres, méditation, danse de la transe, thérapie de la Gestalt, somatique,
psychédéliques, chacune ébranlant ou recadrant l’agencement rationnel et autonome qui,
en partie, constitue le sujet de l’humanisme.
Il y a plusieurs angles desquels observer la réciprocité du mouvement du potentiel humain
et les débats créés par le posthumanisme mais peut-être que le plus intéressant et
provocant est celui de la perspective de la science des systèmes. Comme l’expliquent bien
les textes fondateurs de Hayles et Wolfe, la cybernétique ou ‘science des systèmes’ réside
au cœur du discours posthumain, et, je dirais, au cœur de la condition posthumaine ellemême (même le discours transhumaniste embrasse les télécommunications comme autant
de prothèses cognitives qui attestent des intensités et des capacités de production des
réseaux d’information, même si les transhumanistes évitent en général le travail
12
d’autoréflexivité que la cybernétique du second ordre requiert). Dans son important
historique intellectuel From Counterculture to Cyberculture (2006), Fred Turner décrit le rôle
crucial que la cybernétique et la science des systèmes ont joué à des stages variés des
développements de la contre-culture en plus d’expliquer la curieuse dimension contreculturelle de la culture de l’information contemporaine, qui a aussi influencé la psychologie
transpersonnelle et le mouvement du potentiel humain. Quelques rappels anecdotiques :
des articles sur la cybernétique –invariablement au compte de Wiener– apparaissaient
dans les pages aux couleur arc-en-ciel du journal San Fancisco Oracle aux côtés d’articles sur
le yoga et le hashish; Alan Watts engage astucieusement les implications autoréflexives de
la cybernétique dans le contexte de sa psychologie Zen; Steward Brand, un des Merry
Pranksters, a estampillé d’une fascination pour la cybernétique et les boucles de rétroaction
technoculturelles tout un système de pensée dans la ‘nouvelle bible communiste’, the Whole
Earth Catalog.
Peut-être l’endroit le plus intéressant pour tracer l’influence de la science des systèmes,
serait l’institut Esalen, le centre de recherche et de retraites qui a servi de ground zero pour
le projet expérimental du potentiel humain. Créé par Michael Murphy et Richard Price,
deux intellectuels engagés dans le développement d’une psychologie radicale et inspirés
par Maslow, Aldous Huxley et Sri Aurobindo –le gourou d’un jour de Murphy et fondateur
de la métaphore pas si facile de l’élévation spirituelle. L’institut ouvert d’esprit de Murphy
et Price a poussé les limites de la conscience et de l’identité tout en restant fidèle à un cadre
psychologique essentiellement séculier et profondément tributaire de la métaphore de
l’évolution biologique. En 1973, pour prendre un exemple concret, Esalen est l’hôte de la
conférence Laws of Form de G. Spencer Brown, venu directement en avion depuis
l’Angleterre. Durant la réunion –appelée AUM, pour American University of Masters– étaient
présents les leaders de la contre-culture tels qu’Alan Watts, Michael Murphy, John Lilly,
Ram Dass et Steward Brand. Aussi présent était le fougueux fondateur de la seconde
cybernétique, Heinz Von Foerster, qui a fait la lecture de Laws après que Spencer Brown
lui-même ait abandonné. Il serait exagéré que de dire que les théories de l’observateur de
Foerster, l’autoréférentialité et l’auto-organisation, faisaient le buzz dans les groupes de
rencontre à Esalen. Ceci dit, il y avait une vraie remise en forme idéologique et culturelle
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entre la cybernétique du second ordre et un grand nombre de visions expérimentales et
holistiques du monde associées au mouvement transpersonnel. Comme l’explique Turner,
la pensée des systèmes du second ordre était embrassée de façon exubérante par le plus
constructiviste, écologique et technophile des représentants de l’intelligentsia de la
contre-culture, par exemple par Brand et son Co-Evolution Quaterly, un rejeton du Whole
Earth Catalog publié en 1974.
Le gourou cybernétique d’Esalen était Gregory Bateson qui enseigna à l’Institut de
Psychologie Humanistique de San Francisco dans les années 1970. Il écrivait fréquemment
pour Brand (qui écrivait aussi pour lui en retour) et a vécu à Esalen les dernières années de
sa vie avant de décéder au Centre Zen de San Francisco en 1980. Tout en portant l’attention
au rôle que joue l’autoréflexivité pour un observateur dans n’importe quel système donné,
Bateson met surtout l’emphase sur comment l’information, la signification, ou ce qu’il
appelait Mind, était immanent au système comme un tout, et qui par conséquence éxcédait
nécéssairement la conscience humaine et l’agencement. Mind n’était pas un blip
transcendant de la machine Cartésienne, mais un pattern instancié qui lie le savant et le
connu dans une ‘écologie de l’esprit’ holistique. Dans son article The Cybernetic Self, Bateson
revient sur les implications psychologiques de son modèle avec l'exemple d’un homme qui
coupe du bois. Le processus de constamment ajuster le balancement de la hache à la forme
de la taille –une action que Bateson caractérise comme un processus ‘mental’– n’est pas,
dans ce cas, juste un espace de possibilité virtuel qui apparait de nulle part dans la tête de
l’homme. A la place, c’est provoqué par l’ensemble du système dynamique ‘arbre-yeuxcerveau-muscles-hache-coup-arbre’. L’information se répand au travers de ce système
total, et cette plus large écologie de flux d’information incarnée possède les
‘caractéristiques de l’esprit immanent’ –un esprit que Bateson, rejetant la rhétorique
populaire de la transcendance ou de la spiritualité chère aux enthousiastes de la
psychologie transpersonnelle, n’hésitait pas à comparer à Dieu.
Dans les mots de Turner, la quasi-mystique cybernétique de Bateson a joué un grand rôle
pour les contre-culturalistes au début des années 70, en grande partie parce qu’il faisait
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écho à l’enjeu du Nouveau communalisme sur la conscience en réseau.5 Ce partage va audelà des collectivités humaines vers ce que l’un appelle la conscience écologique.
L’approche transpersonnelle dans l’exemple de la coupe du bois de Bateson réside en ce
que la conscience du balancement de la hache est potentiellement en mesure de s’étendre
au-delà des bavardages et, en un sens, témoigner ou incarner un esprit (Mind) connecté au
réseau et plus large. La pratique de la coupe du bois devient alors analogue à l’art Zen du
tir à l’arc, où une impulsion à agir non personnalisée arrive non seulement spontanément,
mais s’exprime elle-même d’une manière totalement appropriée à la situation donnée.
D’ailleurs, il y a quelque chose de presque consciemment Zen dans l’analogie avec la coupe
du bois de Bateson; On pense bien sûr au célèbre proverbe Zen « Avant l’éveil spirituel,
coupe du bois, porte l’eau, après l’éveil spirituel, coupe du bois, porte l’eau » – l’appel même,
ou la description, d’une immanence radicale qui avale le moment apparent de la conscience
transcendantale dans des processus matériels non téléologiques. Comme l’affirme plus
tard l’écologiste et activiste écologique Joanna Macy dans son livre Mutual Causality in
Buddhism and General Systems Theory, la cybernétique et le Bouddhisme –en particulier, le
concept bouddhiste fondamental de coproduction conditionnée– peuvent être utiles pour
caractériser la conscience et son environnement comme une danse non linéaire de boucles
de rétroaction sans cesse en train de s’ajuster mutuellement. Comme il n’y a pas un seul
centre de contrôle ou un seul point d’agencement stable dans un système cybernétique, le
soi émerge d’une écologie de l’esprit dynamique et interdépendante. Des points similaires
ont été développés, bien que sous l’angle de la neurologie et de la philosophie, dans le livre
Embodied Mind que Varela coécrirait un peu plus tard.
Du point de vue de l’écologie de l’esprit, la conscience de l’individu humain est
essentiellement décentrée et obstruée, structurellement organisée de manière à l’empêcher
de percevoir sa ‘nature essentielle’ comme un flux. Ici je ne peux pas ne pas citer Wolfe
citant Luhmann qui dit que « la réalité est ce que l’un ne perçoit pas lorsqu’un autre le
perçoit » –un énoncé gnomique que Wolfe relie aussi, avec peut-être moins de force que je
le fais moi, au Zen. Là où les psychologues transpersonnels différèrent de Luhmann et de
Wolfe, c’est dans la croyance que la conscience peut s’étendre jusqu’à inclure ou au moins
5
Turner, F, (2006), From Counterculture to Cyberculture, Chicago: U. of Chicago Press, 123.
15
exprimer le non-perçu –un pari qui est souvent exprimé en termes d’holisme ou d’unité,
ou plus satisfaisant encore le terme d’integral. Pour une variété de raisons, les théoriciens
critiques ont raison d’être suspicieux face à de tels termes, et quelques-uns de leurs
problèmes –une satisfaisante métaphysique de la présence et le refus de toute rupture
structurale et d’une nature irrésolue de la conscience– sont très certainement apparents
au sein de la psychologie transpersonnelle. Néanmoins, il est important de reconnaitre que
le holisme est souvent utilisé comme un mythe téléologique qui décrit les réseaux
multidimensionnels
ouverts/fermés
et
immanents
des
forces
signifiantes
et
caractéristiques de la cybernétique du seconde ordre –un monde que les expérimentalistes
transpersonnels insistent pour dire qu’il peut être réalisé. En discutant du travail de Varela
et des co-auteurs de Embodied Mind, Hayles note qu’ « ils conçoivent l’idée de pattern comme
une contrainte qui met la conscience humaine de côté tout en l’étendant au-delà d’ellemême et rencontrant le vide qui, sous une autre forme, peut également être appelé le chaos,
celui par lequel toutes les formes émergent. »
Quelle est la logique d’une telle expansion, à commencer par la perspective du
posthumanisme transpersonnel? Il ne s’agit certainement pas de la perte du corps. Comme
les transhumanistes et les posthumanistes culturels, Varela et d’autres défenseurs des
pratiques transpersonnelles sont investis dans le questionnement, la cartographie et
l’extension expérimentale du corps. Nuls ne sont convaincus que nous avons atteint le
stade où nous pouvons dire ce que le corps peut faire. Un exemple pertinent est le volume
The Future of the Body de Michael Murphy (1992), qui regroupe une énorme quantité de
données sur ce que Murphy appelle les ‘attributs humains supernormaux’ esquissés à
partir de littérature en anthropologie, parapsychologie, médecine et sports.6 En prenant
en compte de façon sérieuse l’expérience religieuse et en embrassant de façon exubérante
la métaphore de l’évolution, il y a un biais matérialiste et constructiviste qui court à travers
le livre de Murphy; même les soi-disants pouvoirs ‘psychiques’ comme la télépathie sont
abordés et tout cela stimule ce que Jeffrey Kripal appelle ‘l’éveil spirituel du corps’. Alors
que plusieurs de ces attributs, qui flottent dans un espace possible d’une ‘théorie fictive’
paranormale, sont semble-t-il spontanés, de nombreux autres sont référés à travers ce que
6
Murphy, M, (1992), The Future of the Body, Los Angeles: J.P. Tarcher.
16
Murphy appelle les ‘pratiques transformatives.’ –techne, interne ou non, qui incluent la
méditation, le biofeedback, la psycho-pharmacologie- non abordée par Murphy dans son
livre, mais primordiale dans les expérimentations du projet Esalen– et d’autres traitements
prosthétiques et axés sur la conscience. Une des pratiques transformatives clés que
Murphy décrit, et qui réside au cœur du posthumanisme transpersonnel, c’est le processus,
conscient, d’une dissociation radicale. Selon Murphy :
Cette prise de conscience peut se dissocier de toutes les images, pensées, élans,
sentiments, et sensations en n’interférant pas l’auto observation. Elle vient par elle-même,
pour ainsi dire, à travers une conscience sans choix dans l’action ou un repos qui renonce
à l’attachement à des évènements particuliers, psychiques et physiques. Cela offre une
liberté croissante de liberté mentale, émotionnelle, d’habitudes physiques, aussi bien que
de brefs moments de joie et de reconnaissance pour cette profonde liberté. Avec un peu de
travail, elle ouvre sur de plus grandes perspectives et devient une subjectivité sans limite
qui réalise l’unité partout.7
Bien établies au sein des écoles de méditation bouddhiste et Hindu, des pratiques de
développement de la conscience similaires existent aussi bien dans l’occident ésotérique.
Particulièrement importante, spécialement au regard de la figure que j’appelle le cyborg
spirituel, est l’impitoyable méthode de l’auto-observation de Georges Gurdjieff, célèbre
maitre spirituel gréco-arménien qui affirmait que ‘tous les processus psychiques sont
matériels’ et qui appelait à un enregistrement et à des analyses en continu de ‘notre
machine’. Murphy lui, est bien plus redevable au langage humaniste sur la liberté et la
subjectivité sans limite, à la nature ‘sans choix’ des points de conscience et à leur
fondamental manque d’agencement. En dépit de son caractère transcendantaliste ou
‘spirituel’, une telle conscience se produit pleinement dans le contexte où il y a un corps,
un organisme qui donne naissance au processus et qui, en dépit de sa rhétorique holistique,
n’est pas nécessairement dissemblable du corps virtuel terriblement multidimensionnel
7
Cité dans Taves, A, The History of Supernormal Human Attributes, dans Kripal, J & Shuck, G,
(2005), On the Edge of the Future: Esalen and the Evolution of American Culture, Bloomington:
Indiana University Press, 246.
17
que décrit Wolfe lorsqu’il discute de Maturana et Varela au sujet des différentes formes de
vie autopoïétiques desquelles émergent des mondes à travers des ‘enactions incarnées’.
Dans ce processus dynamique de couplage structurel, Wolfe affirme que l’environnement,
et avec ça ‘le corps’, devient inévitablement un espace multidimensionnel virtuel et généré,
au moins en partie, par les opérations d’autoréférence –opérations qui, comme la praxis de
Murphy le suggère, peut changer puisque l’activité opératrice du soi et de la référence sont
développés au-delà de l’agencement humain. Le point crucial de Wolfe réside en ce que « le
plus le monde est virtuel, le plus il est réel, parce que l’accumulation de la complexité
interne rendue possible par le système autopoïétique augmente la connexion du système
et sa sensitivité, sa dépendance, à l’environnement. »
Pendant que la rhétorique holistique de Murphy implique un certain aveuglement
philosophique, le processus de dissociation représente une stratégie de poids qui combine
conscience transpersonnelle et profonde sensibilité critique qui, à son extrême, se
rapproche d’un antihumanisme nihiliste bien capturé dans la proclamation de René
Daumal qui dit que l’éveil de la conscience est un ‘suicide perpétuel.’8 Le paradoxe,
cependant, est que cette dissociation radicale peut aussi reposer au cœur de la condition
humaniste –en particulier, en accord avec la distorsion de l’épistémologie occidentale : le
cogito cartésien. Comme l’écrit Zizek, l’expérience pure du cogito émerge « au momentmême ou l’individu perd son repère dans le réseau de tradition; cela coïncide avec le vide
qui reste après que le cadre symbolique de la mémoire soit suspendu. »9 Comme Zizek
l’explique dans Lacanese, le sujet qui énonce n’est pas le sujet de l’énonciation. Le sujet qui
énonce est un vide logique, une sorte de place vide qui tient pour ce que l’on appellerait
maintenant ‘contenu’ : le matériel qui constitue l’identité personnelle, le sujet de
l’énonciation. Ce matériel est largement déterminé par le réseau déjà établi de la
symbolique –le même réseau qui est fondamentalement, dans les praxis de Murphy et
Gurdjieff, une rupture suite à une perte de repère identitaire.
8
Voir “Freedom without Hope,” dans Polizzotti, M, (1991),The Powers of the Word, San Francisco,
City Lights, 4.
9
Zizek, S, (1993), I of He or It (the Thing) Which Thinks, dans Zizek, S, (1993), Tarrying with the
Negative, Durham: Duke University Press, 42.
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L’exemple de Zizek le plus frappant au sujet de ce vide apparait dans sa discussion du
paradoxe, illustré par le film Blade Runner : le sujet sait qu’elle est un réplicant. Où est le
cogito, la place de la conscience de moi-même, quand tout ce que je suis est en fait un
artefact –pas seulement mon corps, mes yeux, mais aussi mes mémoires et fantaisies les
plus intimes? » La belle et paradoxale conclusion de Zizek est celle que les réplicants de
Blade Runner deviennent, en reconnaissant leur propre nature artificielle, des ‘sujets purs’.
Aussi loin que va le sujet de l’énonciation, ils savent qu’ils sont des réplicants, et non des
êtres humains, ce pourquoi Rachel pleure quand Deckard lui dit la vérité sur sa propre
condition. Mais c’est précisément à ce moment-là, quand la confusion quant à savoir si elle
est humaine ou non la fond dans une nostalgie pour une humanité perdue qui était toujours
rétrospective en essence, que Rachel est comme nous –c’est-à-dire humaine. Ou plutôt
posthumaine. Cette figure de la conscience est ce que j’appelle le cyborg spirituel, l’icône
spéculatif du posthumanisme transpersonnel qui, comme tous les posthumains, en est
seulement à ses débuts.
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Erik Davis, le site en ligne: http://techgnosis.com, erik@techgnosis.com
Mots-clés: posthumain, posthumanisme, psychologie transpersonnelle, cybernétique,
cyborg spirituel.
APA: Davis, E, (1998), Le cyborg spirituel: vers un posthumanisme transpersonnel,
Montreal : NSNSPresse.
Bibliographie:
Bateson, G, (1972), Steps to an ecology of mind, San Francisco: Chandler Pub Co.
Foucault, M, (1971), The Order of Things, New-York: Pantheon Books.
Hayles, K, (1999), How We Became Posthuman: Virtual Bodies in Cybernetics, Literature,
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Huxley, J, (1957), New Bottles for New Wine: Essays, London: Chatto & Windus.
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State University of New York Press.
Maslow, A, (1968), Toward a Psychology of Being, Princeton: N.J., Van Nostrand.
Miah, A, (2009), A Critical History of Posthumanism, The International Library of Ethics,
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Murphy, M, (1992), The Future of the Body, Los Angeles: J.P. Tarcher.
Polizzotti, M, (1991), The Powers of the Word, San Francisco: City Lights, 4.
Taves, A, The History of Supernormal Human Attributes, dans Kripal, J & Shuck, G, (2005),
On the Edge of the Future: Esalen and the Evolution of American Culture, Bloomington:
Indiana University Press.
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Varela, F, Thompson, E, Rosch, E, (1999), Embodied Mind, Cambridge: MIT Press.
Wolfe, C, (2009), What is Posthumanism, Minneapolis: U. of Minnesota Press.
Zizek, S, (1993), I of He or It (the Thing) Which Thinks, dans Zizek, S, (1993), Tarrying
with the Negative, Durham: Duke University Press.
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